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Pourquoi l’euro est nécessaire

Il n’y a pas d’alternative au sauvetage de l’euro, c’est pourquoi l’Allemagne y contribue. Mais l’Europe a besoin d’une limitation de l’endettement national et d’une nouvelle politique industrielle et d’innovation.

Par Karl-Heinz Paqué

La politique commence par l’observation de la réalité ! » C’est la formule qu’employait le social-démocrate Kurt Schumacher il y a un demi-siècle. La réalité de l’Union européenne aujourd’hui, c’est l’économie, les échanges extérieurs et les marchés de capitaux. Tous concourent à un réseau de contraintes auxquelles on ne saurait échapper, comme l’a montré sous son éclairage le plus crû la crise de l’endettement dans la zone euro. D’un point de vue purement économique, il existerait une solution toute simple : un pays surendetté, insolvable, peut cesser de servir sa dette. Ce « default » du débiteur est rapidement suivi par un « haircut » radical, un accord avec les créanciers qui renoncent alors aux intérêts et à une partie de la dette ou reportent son remboursement. La vie peut alors reprendre normalement son cours avec des bilans épurés. Mais que signifie « normalement ». C’est bien là le problème. Car la normalité économique du « default » est synonyme de fuite des capitaux, d’intérêts extrêmement élevés, d’effondrement de certaines banques et d’une dynamique de crise économique qui induit une perte dramatique d’emplois et de revenus. On ne pourrait atténuer le tout qu’en dévaluant fortement la monnaie et en contrôlant strictement la circulation des capitaux. Ces deux possibilités sont irréalisables dans la zone euro. Il ne reste donc que deux options : quitter l’Union monétaire ou apporter des aides massives pour stabiliser l’euro.

La première option serait possible sur le plan technique, avec une réforme monétaire et l’introduction d’une monnaie nationale. Mais ce serait une catastrophe économique et politique pour le pays concerné car cela provoquerait sa mise au ban par les marchés. La nouvelle marge de manœuvre politique ainsi obtenue serait pratiquement sans valeur. En effet, une dévaluation drastique de la nouvelle monnaie accroîtrait massivement le fardeau réel de la dette envers l’étranger. Et elle tirerait tellement le niveau des salaires vers le bas, par comparaison avec les autres économies européennes, que les salariés qualifiés émigreraient en masse vers les pays de l’UE désormais beaucoup plus riches.

Cela révèle un problème fondamental auquel on a trop peu prêté attention jusque-là : la mobilité des jeunes actifs, la montée d’une génération mondialisée qui parle bien l’anglais et est prête à tout moment à construire son avenir dans un autre pays. En raison de la liberté de mouvement au sein de l’UE, on ne peut plus, avec de fortes disparités internationales des salaires, assurer la compétitivité d’une économie à long terme. Cela est d’autant plus vrai que les ouvriers qualifiés sont de plus en plus rares dans les centres économiques performants des pays très industrialisés, en raison notamment de l’évolution démographique. La situation commence à ressembler à celle qui régnait dans les années 1960. Mais cette fois-ci, il y va de personnes très qualifiées, souvent issues de l’enseignement supérieur, et ainsi d’une « fuite des cerveaux » vers les autres pays européens. Si on veut l’empêcher, on n’a plus pour solution que de sortir de l’UE pour pouvoir appliquer efficacement les mesures contraignantes nécessaires sur les marchés de l’emploi et des capitaux. Le prix politique que paierait l’Europe serait astronomique. Tout rappellerait les années 1930 lorsque les tentatives d’établir un régime économique mondial libéral échouèrent par manque de volonté des grands pays. Résultat : tous les pays furent entraînés dans un abîme. Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis assumèrent lucidement les responsabilités d’une puissance hégémonique qui favorisa des évolutions positives comme l’intégration économique mondiale et une croissance globale.

Dans l’actuel Euroland, l’Allemagne joue ce rôle – nolens volens – avec ses solides voisins. Le message adressé aux marchés financiers doit être le suivant : nous sommes disposés à tout faire pour stabiliser la situation dans les pays en difficulté, et ce avec un parachute infaillible, quoi qu’il en coûte et quelle que soit sa taille. Ce message se doit d’être totalement crédible sans être spécifique – à l’image par exemple des déclarations sur la volonté de lutter contre le terrorisme. Mais ses éléments essentiels sont évidents aux yeux de tous : des liquidités et des garanties atteignant des sommes astronomiques libellées en milliards et, en contrepartie, une politique stricte d’économies dans les pays ainsi aidés. C’est évidemment une expérience amère. Elle montre avec quelle dureté la réalité économique met le droit sur la touche : la clause du « no bail out » du Pacte de stabilité européen, selon laquelle un pays ne saurait se porter garant pour les dettes d’un autre pays, devient lettre morte. Mais cela ne signifie pas que la zone euro doive s’enfoncer dans le bourbier des crises financières. Au contraire. Les événements qui frappent ces mois-ci les Grecs, les Irlandais, les Portugais et les Espagnols sont des césures qui s’imprègnent profondément dans la mémoire collective. Ils changeront les pays et leurs populations, tout comme l’hyperinflation des années 1920 et deux réformes monétaires ont, à long terme, fait de l’Allemagne un pays où la stabilité des prix est un objectif politique éminent.

La nouvelle situation offre donc l’opportunité d’une réforme en profondeur. Mais elle doit partir des racines, c’est-à-dire des politiques financières nationales. Faire de la limitation de l’endettement une obligation constitutionnelle, comme en Suisse et maintenant en Allemagne, pourrait devenir l’objectif politique de tous les pays de la zone euro. Elle mobiliserait partout les forces politiques nécessaires pour revenir durablement à une discipline financière et ainsi – du moins sur le long terme – à une croissance basée sur l’économie réelle. Il faut pour cela une politique structurelle régionale qui relance durablement et continuellement le processus de rattrapage des pays du sud et de l’est de l’Europe, sur des bases solides, sans bulle immobilière ni vagues de consommation. On a bien vu ces dix dernières années que la convergence est une illusion que l’on a brutalement perdue avec la crise financière. La leçon qu’il faut en tirer aujourd’huiest que même un pays aussi performant que l’Espagne n’a pas encore la puissance d’innovation industrielle qui caractérise l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande ou la Suède. Ce qui est pertinent pour les pays du sud de l’UE l’est tout autant pour nos voisins d’Europe centrale qui n’ont pu entamer leur processus de rattrapage qu’en 1990. Il faut donc réorienter la politique au niveau tant national qu’européen et réduire les nombreux petits programmes de soutien, qui ne servent souvent qu’à renforcer la consommation locale, pour se tourner vers une large politique industrielle qui aide les régions marginales à devenir de véritables centres dotés d’une grand puissance d’innovation dans une nouvelle division mondiale du travail. Cela demandera du temps et coûtera cher. Cela sera surtout une charge financière pour l’Allemagne. Mais ce n’est qu’ainsi qu’on verra apparaître un continent où le dynamisme économique ne soit pas concentré dans un centre occidental mais inclura aussi une grande partie du sud et de l’est de l’Union européenne. C’est un objectif politique ambitieux. Et c’est d’une certaine manière une obligation morale, notamment pour l’Allemagne dont la partie occidentale a eu la chance (la deuxième) de se développer dans la nouvelle économie mondiale. Les autres aussi méritent cette deuxième chance.////

Karl-Heinz Paqué est professeur d’économie internationale à l’université Otto von Guericke à Magdeburg. Son livre « Wachstum ! – Die ­Zukunft des globalen Kapitalismus » est paru en septembre 2010.

La voie menant à une stabilité durable

Fin 2010, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne ont décidé de créer un Mécanisme européen de stabilisation financière (MESF). Ce mécanisme doit protéger l’euro lorsque des pays connaissent des difficultés de paiement. Le Mécanisme européen de stabilisation financière remplacera à partir de 2013 l’actuel Fonds européen de stabilisation financière (FESF), plus connu sous le terme de « parachute de sauve­tage », mis en place à titre provisoire lorsque la crise financière en Grèce en 2010 se transforma en une crise de l’euro.

Pour créer ce Mécanisme européen de stabilisation financière, il est nécessaire de modifier le Traité de Lisbonne. Ce traité définit la base de la coopération des pays de l’UE et interdit les aides financières réciproques entre membres de l’UE. Les chefs de gouvernement convinrent d’ajouter au traité un article qui permette ce type d’interventions pour stabiliser l’euro. Cet ajout à l’article 136 du Traité de l’Union doit être ratifié dans tous les pays membres d’ici à 2012 pour que le MESF puisse remplacer le « parachute » actuelà la mi-2013.

Le « parachute de sauvetage » a actuellement un volume total de 750 milliards d’euros. Les pays membres connaissant une crise de l’endettement peuvent obtenir 60 milliards d’euros provenant du budget même de l’Union européenne. Le Fonds européen de stabilisation financière peut mettre à leur disposition 440 milliards d’euros et refinance ces crédits par des emprunts sur le marché des capitaux. Le FESF a été créé dans ce but bien précis et tous les pays membres de la zone euro s’en portent conjointement garants (voir notre interview de Klaus Regling, le directeur du FESF, page 18). Le Fonds monétaire international (FMI) peut prêter jusqu’à 250 milliards d’euros supplémentaires. Il s’agit dans tous les cas de crédits que le pays concerné devra plus tard rembourser, intérêts compris.

La nouveauté dans le Mécanisme européen de stabili­sation financière est que des investisseurs privés (des banques ou des fonds) se portent eux aussi garants. L’UE fait ainsi obstacle à la spéculation contre certains pays. Le Fonds monétaire international sera également impliqué dans le MESF.

11.01.2011
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