samedi, 19.05.2012 17:37
 
 

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Au cœur de la recherche sur le climat

Ces chercheuses et chercheurs dérivent sur la banquise à travers l’Arctique ou étudient sur ordinateur les processus complexes des changements climatiques. Au Pôle scientifique Albert Einstein sur la colline du Telegrafenberg à Potsdam, ils travaillent dans trois grands instituts et sont des pionniers de la recherche sur le climat

Par Reinhard Osteroth

Le sommet sur le climat à Potsdam fait 94 mètres d’altitude. Une hauteur remarquable dans ce paysage plat de rivières et de lacs, entourés de nombreuses forêts de pins, du Brandebourg. Le Pôle scientifique ­Albert Einstein se situe sur le Telegra­fenberg, à la périphérie de la capitale brandebourgeoise. C’était déjà un site scientifique éminent au XIXe siècle. Aujourd’hui, trois instituts de renommée internationale, qui se consacrent depuis 1992 à l’étude de la ­planète et de son atmosphère, travaillent sur cette montagne. Potsdam est l’un des plus grands centres internationaux de recherches sur le climat. L’an­tenne de Potsdam de l’AWI, l’Institut Alfred Wegener de recherches sur les mers et régions polaires, se concentre sur l’étude des masses terrestres dans l’Arctique. Le GFZ, le Centre allemand de géosciences, étudie l’intérieur du « système terrestre ». Et le PIK, l‘Institut de recherches sur les conséquences climatiques de Potsdam, élabore, avec une approche interdisciplinaire à la croisée des sciences sociales et des sciences na­turelles, des modèles qui tentent de décrire l’impact des changements clima­tiques.

Naguère, on observait le ciel depuis le Telegrafenberg ; il est devenu aujourd’hui un parc paysagé traversé de chemins, aux beaux bâtiments en briques. Nombre d’entre eux sont encore chapeautés de métal, c’est là qu’étaient dressés les télescopes. Les chercheurs sentent-ils l’aura qui règne dans ce lieu ? « Je m’en délecte chaque jour », affirme Hans-Wolfgang Hubberten. Le directeur de l’AWI Potsdam compte parmi les hommes de la première heure. Depuis 1992, il détermine la ligne suivie par cette antenne qui poursuit les recherches en Arctique et en Antarctique de l’Allemagne de l’Est. Hubberten est un spécialiste du périglaciaire et, par là, au cœur de la recherche sur le climat. Un phénomène notamment est devenu bien connu : du méthane, un gaz à effet de ­serre, s’échappe des sols soumis au permagel et qui se réchauffent. Peut-on estimer combien de méthane se dégagera des sols gelés en permanence jusque-là et qui dégèlent progressivement ?

Le Pr Hubberten explique un phénomène complexe. Malgré les incertitudes sur certains points, il conclut que l’augmentation de la profondeur du dégel provoque aussi une hausse de l’effet de serre. Cet entretien a d’emblée révélé quelque chose qui tournera à une expérience permanente lors de ces rencontres sur le Telegrafenberg : les processus induits par l’homme et les phénomènes géologiques, complexes en soi, doivent être compris dans leurs interactions qui sont encore plus complexes. Les éternités de la géologie et 200 ans d’ère industrielle, ce sont rétrospectivement des horizons temporels inconciliables. Mais prospectivement, le temps qu’il nous reste pour agir se raccourcit. C’est aussi ce que pensent les chercheurs du PIK qui élaborent des scénarios pour les décennies à venir. C’est donc presque une chance, mais uniquement dans ce sens, de n’avoir pu rencontrer que brièvement Malte Meinshausen. Actuellement tout s’accélère au PIK pour préparer la conférence sur le climat qui se tiendra à Copenhague en décembre. Meinshausen est le maître d’œuvre d’une étude qui vient d’être publiée dans Nature et qui présente le résultat du travail de chercheurs allemands, britanniques et suisses ces trois dernières années. La question posée : que faire pour atteindre l’objectif visé par plus de 100 pays, à savoir éviter que la température moyenne globale n’augmente de plus de 2°C ? La réponse : de 2000 à 2050, il ne faudrait pas émettre plus d’un millier de milliards de tonnes CO2. Or un tiers de ce volume a déjà été émis dans l’atmosphère ces neuf dernières années. Il n’est donc pas étonnant que Meinshausen attendent les négociations de Copenhague avec un tel intérêt. Le PIK élabore ses modèles et ses scénarios selon des calculs complexes qui ne peuvent être réalisés que par ordinateur. Dans la dernière étude, on a simulé quelque 1000 évolutions différentes selon les réductions d’émissions.

Le directeur du PIK, Hans Joachim Schellnhuber, conseille aussi le gouvernement fédéral et veut aider « à éviter l’immaitrisable et à maîtriser l’inévitable ». Cette formule fait elle aussi allusion à l’objectif des 2°C. Car, au-delà de ce seuil, des processus insidieux pourraient se dérouler qui sont pratiquement incalculables. Le PIK a recensé seize processus de « basculement anthropogène du système climatique de la Terre (voir p. 24). Un confrère de Schellnhuber, Stefan Rahmstorf, est co-auteur du rapport sur le climat mondial des Nations unies qui souleva une telle attention en 2007. Il est convaincu que les plus grands dangers résident dans les événements extrêmes : canicules, sècheresses, inondations et tsunamis dus à la hausse du niveau de la mer. Ces impacts sur le climat touchent aussi l’Allemagne : « Climreg » est le nom d’un projet du PIK sur l’évaluation de l’impact des changements clima­tiques en Allemagne. Le météorologue ­Peter C. Werner, l’un des 23 collaborateurs de ce projet, décrit de manière très vivante comment la période de végétation s’est déjà allongée de deux semaines par rapport à la première moitié du siècle dernier et rappelle que la floraison des pommiers commence une semaine plus tôt que naguère.

En revenant du PIK, on passe devant ­l’Observatoire magnétique de 1888. Aujourd’hui, c’est le GeoForschungsZentrum qui occupe le bâtiment. Le GFZ s’est fait connaître en mettant au point un système d’alarme précoce pour les tsunamis en Asie, système auquel le chercheur Jörn Lauterjung a largement contribué. Avec des satellites, il analyse depuis 1995 le champ gravitationnel de la Terre et fournit des données précises qui sont utilisées pour créer les modèles climatiques. Avec des confrères américains, les chercheurs du GFZ viennent de simuler les interactions entre le rayonnement solaire, l‘atmosphère et les océans. Pour Reinhard Hüttl, le directeur du GFZ, l’étude démontre combien il est important de « comprendre les modifications naturelles du climat » afin de mieux comprendre les changements climatiques induits par l’homme. Leurs causes ne sont pas suffisamment comprises.

Klaus Dethloff, le directeur du département de recherches sur l’atmosphère à l’AWI de Potsdam, souhaite lui aussi améliorer la précision des modèles climatiques. Il travaille sur des modèles pour les régions polaires. Elles jouent un rôle clé pour les spécialistes du climat mais sont encore des « régions sur lesquelles on a peu de données ». Dethloff élabore des systèmes de modélisation du climat avec lesquels les processus physiques dans les océans, l’atmosphère et les masses glaciaires sont combinés pour décrire le climat. Il a reçu de nouvelles données intéressantes du technicien en météorologie Jürgen Graeser. Celui-ci a été le premier chercheur étranger à participer à une expédition de sept mois avec des confrères russes de Saint-Pétersbourg. Une véritable aventure : installés sur une banquise, ils ont dérivé de 850 kilomètres dans la mer Arctique. A des températures allant parfois jusqu’à – 40°C, Graeser a accompli un programme de mesures très étendu, documentant ainsi de manière exhaustive l’atmosphère au-dessus du centre de l’Arctique en hiver. Ce type de mesures est précis, et c’est exactement ce dont Klaus Dethloff a besoin pour travailler.

En sa qualité de centre de recherches sur le climat, Potsdam aura bientôt un nouveau locataire. L’IASS, l’Institute for ­Advanced Studies in Climate, Earth System and Sustainability, s’y installera à l’automne 2009. Son initiateur et directeur-fondateur est Klaus Töpfer, l’ancien ministre ­allemand de l’En­vironnement et directeur du Programme pour l’environnement des Nations unies. L’IASS se situera « à l’interface entre la recherche scientifique et les processus de décision politiques », explique Töpfer. Reinhard Hüttl et Hans Joachim Schellnhuber sont eux aussi partie prenante au projet. Klaus Töpfer veut faire venir à Potsdam de grands chercheurs internationaux, l’IASS aura 25 collaborateurs. Echangeant leurs idées avec leurs confrères de Potsdam, 25 autres chercheurs invités travailleront également ici à leurs projets de recherche respectifs pendant deux ans.

On redescend songeur de ce sommet sur le climat à Potsdam. L‘idée que l’on se fait du globe terrestre a changé après ces rencontres. Il est devenu plus instable, plus imprévisible, regorgeant de mouvements et de courants, gelé et dégelé, ­baigné par les rayons du soleil, troué, disséqué, observé en permanence par les chercheurs, un gigantesque aimant, une serre habitée par un nombre toujours croissant d’êtres humains. Une structure impressionnante mais une structure fragile.

03.09.2009
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