L’heure de vérité sonnera dans quelques semaines à peine. À la mi-décembre 2009, des délégués de presque tous les États du globe se retrouveront pendant quinze jours à Copenhague pour y négocier ; ce sera probablement la plus grande rencontre de ce type qui ait jamais eu lieu. Le résultat de cette conférence ne fera pas que forger le visage de la Terre ; il influencera le destin de centaines de millions de personnes. À Copenhague, il s’agit d’améliorer leurs conditions de vie et de lutter contre le dangereux réchauffement de l‘atmosphère terrestre.
Actuellement, nous gérons l’humanité de telle sorte qu’à la fin de ce siècle, la température moyenne sur toute la surface du globe aura probablement augmenté de 7 degrés par rapport à l’ère préindustrielle. Cette hausse de température serait plus rapide et plus importante que celle qu’a connue la Terre à la fin de la dernière époque glaciaire, il y a quelque 15000 ans. La température mondiale avait alors augmenté d’environ 5 degrés, mais cela s’est échelonné sur une période de 5000 ans et était dû à des causes naturelles, tandis que le changement climatique des temps modernes est l’œuvre des hommes. Ils brûlent trop d’énergie fossile, à savoir de charbon, de pétrole et de gaz, et détruisent trop de forêts. Sans compter qu’ils cultivent les champs et exploitent les pâturages en dépit du bon sens, partant, au détriment du climat. Si cela ne change pas, le dixième des habitants du globe (près de 7 milliards) pourrait perdre leur patrie en raison de la hausse du niveau des mers.
Ce danger a été constaté, mais point éliminé. Dès 1992, au Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro, il avait été convenu en droit international de stabiliser la concentration de gaz à effet de serre à un niveau « qui ne suscitera pas de perturbations dangereuses du système climatique ». À ce sommet avait succédé, cinq ans plus tard, le Protocole de Kyoto par lequel trois douzaines de nations – dont la plupart des pays industrialisés et les États de l’ancien bloc de l’Est – se sont engagées à réduire ou du moins limiter leurs émissions de gaz polluant le climat. Mais jusqu’ici, ni les promesses faites à Rio ni les engagements solennels pris à Kyoto ne se sont avérés efficaces.
Depuis l’année de la Conférence de Rio, les émissions de gaz carbonique (CO2), le gaz à effet de serre de loin le plus important, ont augmenté de près d’un tiers pour atteindre environ 30 milliards de tonnes par an. Qui plus est, depuis 1990, les pays occidentaux industrialisés, qui s’étaient engagés en signant le Protocole de Kyoto à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, les ont légèrement augmentées. Tout compte fait, ce n’est que grâce à la clause de réduction massive de ces émissions – liée à l’effondrement économique des anciens pays du bloc de l’Est et qui porte ses fruits jusqu’à ce jour – que le groupe des « pays adhérents à Kyoto », pris dans sa totalité, enregistre une légère baisse de ces émissions.
Il n’est pas exagéré de prétendre que l’humanité se dirige tout doucement vers une catastrophe climatique. Ce serait une catastrophe qui dépasserait largement les retombées de la récente crise financière et économique sur un grand nombre de personnes. Quand on essuie des pertes financières, on en prend son parti, il y a même parfois moyen de les compenser en faisant de gros efforts. Mais un déséquilibre du système climatique entraîne des dommages irréparables. Or, si ce danger nous menace à ce point, pourquoi ne le combattons-nous pas avec toute l’énergie requise par la situation présente ? Au fond, la réponse est simple : ce n’est pas qu’on ne sache pas comment lutter techniquement contre le changement climatique ; gérer efficacement l’énergie, remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables tout en modifiant notre mode de vie, ce sont là les clés qui permettront de résoudre ce problème. Si l’on n’y a guère ou incorrectement eu recours jusqu’ici, cela tient à ce que ce défi nous semble tout simplement surhumain et que nous ne sommes pas encore tombés d’accord sur les acteurs et la répartition des tâches requises.
Pour ce qui est de la dimension de ce défi, les climatologues s’accordent à dire qu’une hausse de la température d’environ 2 degrés Celsius serait tout juste acceptable. Actuellement, une bonne centaine d’États vise la barre des 2 degrés, objectif auquel se sont ralliés également les chefs d’État de gouvernement des pays du G8 lors de leur Sommet à L’Aquila, en Italie. S’il est atteint, ce qui est fort probable, cela signifie que d’ici à 2050, l’humanité ne pourra plus utiliser qu’un quart de ses réserves connues et rentablement exploitables en combustibles fossiles, ce qui constitue une autolimitation totalement inhabituelle et énorme. Autrement dit, dans les quatre décennies à venir, l’humanité a encore à sa disposition un budget d’émission de 750 milliards de tonnes de CO2 ; or, au taux d’émission actuel, ce budget serait épuisé en l’espace d’une vingtaine d’années. Dans le débat public sur la répartition des charges, les nécessités impérieuses de la politique climatique sont essentiellement définies en termes de renonciations. En fait, ce qui s’impose, c’est apprendre à gérer notre patrimoine d’une manière non préjudiciable au climat. Aujourd’hui, les pays industrialisés, y compris les États-Unis, sont responsables d’environ la moitié des émissions mondiales. Même s’ils supprimaient totalement leurs émissions de CO2, il n’est pas certain que l’objectif de 2 degrés serait atteint, d’autant plus que les émissions des pays en développement et émergents sont en hausse. Pour réaliser cet objectif, il nous faut donc la coopération des pays émergents très peuplés et tout particulièrement de la Chine et de l’Inde. Notons toutefois que les émissions de CO2 par tête d’habitant en Chine (4,3 tonnes) et en Inde (1,1 tonne) sont nettement inférieures à celles des États-Unis (19 tonnes) ou de l’Allemagne (10 tonnes). S’ajoute à cela que les pays industrialisés – qui n’hébergent que 20% de la population mondiale – sont responsables des trois quarts des rejets de gaz carbonique dans l’atmosphère terrestre depuis l’industrialisation, tandis que la majorité pauvre de l’humanité n’a guère contribué jusqu’ici à créer ce problème climatique.
La lutte contre le changement climatique est donc aussi une question de justice. Si tout être humain a le même droit d’utiliser l’atmosphère terrestre, les pays industrialisés ont déjà accumulé d’énormes « dettes climatiques » par rapport au Sud. Ils doivent non seulement les régler, mais progresser dans la réduction de leurs émissions, et ce à grands pas. Car le moindre retard exigerait par la suite une réduction de leurs émissions à peine faisable, pour autant que l’on maintienne le cap sur l’objectif des 2 degrés. Selon la recommandation du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), les pays industrialisés devraient réduire leurs émissions, d’ici à 2020, de 25 à 40 pour cent par rapport à 1990. Si des efforts dans ce sens sont vérifiables, les nations jusqu’ici « innocentes » par rapport aux autres seront prêtes à coopérer sérieusement à la protection du climat. Telle est la situation à quelques semaines de la Conférence de Copenhague. Mais tout particulièrement dans l’optique des États-Unis, de loin le plus grand émetteur du groupe des pays industrialisés, les chiffres avancés par le GIEC constituent un défi presque impossible à relever.
Il en va autrement de l’Allemagne qui s’est même fixé pour objectif de réduire ses émissions de 40%. Et elle a de fortes chances d’y parvenir. En effet, à l’heure qu’il est, l’Allemagne a déjà atteint la moitié de cet objectif ; ses émissions ont déjà baissé de plus de 20% par rapport à 1990. La République fédérale sera même probablement l’un des seuls pays à atteindre, d’ici à 2012, l’objectif fixé à Kyoto (21% de moins qu’en 1990) sans devoir acheter aux frais du contribuable des droits d’émission à d’autres pays. Les succès enregistrés jusqu’à présent ne garantissent toutefois pas les succès de demain. Pour pouvoir atteindre son objectif de 40%, la politique allemande doit poursuivre sur sa lancée. Fin 2008, les deux ONG Germanwatch et CAN (Climate Action Network Europe) ont évalué les performances en matière de protection du climat des soixante principaux émetteurs de CO2. Selon l’analyse, aucun pays n’a mérité de distinction. L’Allemagne arrive néanmoins, quasi avec la Suède, en tête du classement. Cette position, elle la doit notamment à la réunification. Cette dernière a livré d’un coup l’économie de l’ex-RDA, riche en émissions de gaz carbonique, à la compétitivité internationale en la laissant s’écrouler presque intégralement. Il en est résulté à la fois un grand nombre de chômeurs et une réduction rapide des émissions de CO2.Certains observateurs ont utilisé pour désigner cette performance des Allemands – qui leur est pour ainsi dire tombée du ciel – le terme de wall-fall-profit.
Mais le succès de la politique climatique allemande s’explique aussi par d’autres facteurs. Dont avant tout les 66 articles de la Loi sur les énergies renouvelables (EEG). Tout en garantissant aux producteurs d’énergie solaire, éolienne, hydraulique et issue de la biomasse un accès au marché et des rémunérations minimum, cette loi a fait de l’Allemagne, pays plutôt ombragé, le numéro 1 mondial en termes de puissance photovoltaïque installée et le numéro 2 (derrière les États-Unis) en éoliennes. Actuellement, plus de 20000 éoliennes tournent entre Flensburg et Mittenwald. L’EEG, qui sert de modèle à des règlementations du même ordre dans plus de 40 pays, a vu le jour à la fin des années 1990, lorsque le pétrole et d’autres énergies fossiles étaient encore relativement bon marché. Sans l’avancée due à cette loi, les énergies « vertes » n’en seraient pas là aujourd’hui, et ce dans le monde entier. En Allemagne même, elles n’auraient jamais pu se tailler une telle part (15%) du marché de l’électricité. Sans compter les 280000 emplois qui n’auraient jamais pu être créés.
À cela on doit à la vérité d’ajouter que 280000 emplois représentent tout juste un pour cent de la totalité des emplois assujettis à la sécurité sociale en Allemagne. Parler de « miracle de l’emploi » est donc exagéré. L’essor de ce secteur est exclusivement dû à la politique promotionnelle de l’État ; ce sont les consommateurs qui doivent le payer. Et, ce qui est étonnant dans tout cela, c’est que la contribution du courant « vert » à la protection du climat ne se répercute guère dans les statistiques : précisément, la production d’électricité émet aujourd’hui plus de CO2 qu’en l’an 2000, et ce bien que le projet modèle de la politique climatique allemande, l’EEG, ait permis de produire un supplément de quelque 50 milliards de kilowattheures de courant sans CO2. Notons qu’en même temps, la production d’électricité (partiellement destinée à l’exportation) et la consommation de courant ont augmenté, contrairement à la productivité de son utilisation, en stagnation. En 2000, on créait avec un kilowattheure des biens et des services pour une valeur de 3,6 euros ; en 2008, cette valeur était de 3,7 euros.En ce qui concerne le marché de l’énergie, du côté offre, l’Allemagne – pionnière mondiale en matière d’énergies renouvelables – s’est donc avérée efficace tandis que, du côté limitation de la demande, elle n’a pas fourni de prestations de cet ordre. Si, en fin de compte, l’Allemagne est en bonne position en matière de protection du climat, elle le doit exclusivement à la réduction des émissions de l’industrie, des ménages et des transports.
Ce diagnostic recèle des facettes importantes et d’autres qui le sont moins. Il est moins important de savoir la quantité de gaz à effet de serre que l’Allemagne a épargné à l’atmosphère terrestre. Il s’agit de quelques millions de tonnes de CO2 ; sur les 30 milliards de tonnes par an d’émissions mondiales, ce n’est presque rien. Mais le fait que l’Allemagne se soit engagée sur la voie de la réduction de ses émissions est important. C’est important pour l’Allemagne elle-même parce que le « verdissement » de l’économie est une orientation majeure qui décidera également de la performance économique de demain. C’est important pour le monde entier parce qu’un pays fortement industrialisé démontre par là ce qui ne va pas encore de soi : qu’il y a moyen d’obtenir des succès économiques tout en tenant compte des droits des générations futures.
Dans la mesure où ce message est crédible, c’est-à-dire que les paroles seront suivies d’actions, les solutions techniques et sociales du problème climatique auront une chance d’aboutir à l’échelle mondiale. C’est la condition sine qua non pour que la Conférence de Copenhague puisse être ce qu’elle doit être : un succès.














