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Le quatrième pouvoir : Gardien de la démocratie et de la liberté

Sans liberté de la presse, il n'y a pas de démocratie, sans démocratie, pas de liberté de la presse: la liberté de s'informer et d'être informé est un baromètre du respect des droits de l'homme; elle constitue également pour chaque démocratie un processus d'apprentissage.

Par Wolfgang R. Langenbucher

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, la liberté de la presse (Pressefreiheit) s'écrivait en allemand "Preßfreiheit" (liberté de mettre sous presse). Cette petite différence souligne la meilleure définition de ce droit de l'homme fondamental: il s'agit de la liberté de publier et de reproduire, d'exprimer librement sa propre opinion (critique) et d'échanger librement des informations. Aujourd'hui - étant donné la dynamique des techniques de communication - l'expression "liberté de communication" s'est généralisée. Indépendamment du média utilisé pour le transfert, il s'agit de l'accès universel au droit de s'exprimer et de s'informer librement. Ce droit se base sur l'idéal d'une société ouverte dans laquelle chacun peut se forger sa propre opinion politique et manifester sa volonté politique en participant aux processus publics prévus à cet effet. C'est ce qui permet l'émergence d'une opinion publique qui peut et doit être un correctif permanent de la domination de l'Etat. Cette perception de la Constitution rassemble un grand nombre de conditions: elle présuppose la tolérance à l'égard de ceux qui pensent autrement, l'imperturbabilité face à la critique, l'acceptation du pluralisme et la patience devant les longues réflexions sociales sujettes aux erreurs. Le recours à la violence, ne fûtce que sa menace, ne convient pas à une telle culture politique éprise de liberté. Ces postulats contraignent à penser qu'aujourd'hui également, de telles situations dans le monde sont plutôt l'exception que la règle. Notons toutefois qu'environ les deux tiers de l'humanité vivent dans des pays qui ne connaissent ni la liberté de la presse ni la liberté d'expression. Un regard jeté dans le journal nous confronte quotidiennement à ces réflexions pénibles. Chaque information prend ainsi corps - grâce notamment au travail d'organisations gardiennes opérant à l'échelle mondiale telles que l'Institut international de presse (IPI) ou "Reporters sans frontières" - un "cabinet des horreurs" des atteintes à la liberté dans le monde et des luttes menées au sein des démocraties établies en Occident pour défendre cette liberté contre des tentatives persistantes de limitation.

La libre expression

Aujourd'hui, la liberté de la presse n'est pas seulement menacée par la censure, mais aussi par les monopoles de médias publics ou privés, par les assassinats et les arrestations de journalistes, par des procédés d'intimidation et par la réglementation étatique des médias. Ce statu quo dans un si grand nombre de pays a des conséquences graves: sans liberté de communication, le développement économique et culturel d'une société ne saurait avoir d'avenir prospère. Et le refus de cette liberté continuera à donner lieu à de nombreux états de fait pathologiques. Sans liberté de la presse, il n'y a pas de démocratie et sans démocratie pas de liberté de la presse. Nombreux étaient ceux qui le savaient déjà il y a 200 ans en Allemagne comme, par exemple, les Jacobins allemands luttant pour la souveraineté du peuple et les droits de l'homme. Il fallut toutefois attendre 1949 pour que la liberté de la presse soit perçue de façon constitutionnelle et ancrée dans la Loi fondamentale de la République fédérale d'Allemagne et notamment à son article 5 qui stipule en termes concis et lourds de conséquences: "Chacun a le droit de s'exprimer et de diffuser librement son opinion par la parole, par écrit et par l'image, et de s'informer sans entraves aux sources qui sont accessibles à tous. (...) Il n'y a pas de censure."

La liberté de la presse

Après douze ans de dictature nationalsocialiste, les Allemands n'avaient pas conquis d'eux-mêmes la liberté de la presse dans la clandestinité ou au sein de la résistance, mais ils se l'ont vu systématiquement ordonnée après la fin de la Deuxième Guerre mondiale (ceci vaut pour l'Allemagne de l'Ouest; à l'est du pays, en RDA, il n'y a pas eu de liberté d'expression ni de liberté de la presse avant la chute du Mur, en 1989). Un mérite particulier revient dans ce contexte au gouverneur militaire américain Lucius D. Clay. Dans ses mémoires parues en 1950 et où il prenait en quelque sorte congé de l'Allemagne, il demeurait sceptique tout en entrevoyant certaines perspectives de développement: "Il reste encore beaucoup à faire si l'on veut développer en Allemagne une vraie perception de ce que signifient véritablement pour le respect des droits et des institutions démocratiques une presse et une radio libres. Les démocrates au pouvoir veulent toujours prendre des mesures officielles à l'encontre d'éditoriaux et de commentaires de radio critiques. D'autre part, les journaux et les émetteurs de radio indépendants font entendre leur voix haut et fort et il sera de plus en plus difficile de les réduire au silence." Ce qui s'est produit au cours des années suivantes - et qui ne se terminera sans doute jamais - pourrait s'intituler un apprentissage de la liberté de communication. L'après-guerre n'a cessé de fournir des exemples illustrant les difficultés auxquelles s'est heurté Lucius D. Clay, comme en politique radiophonique où il n'avait pas mâché ses mots. Le document principal, un ordre écrit datant du 21 novembre 1947, commençait en ces termes: "Par principe, la politique militaire du gouvernement des Etats-Unis doit veiller à ce que le contrôle des médias de l'opinion publique, la presse et la radiodiffusion, s'effectue à plusieurs niveaux et à ce que les médias ne soient pas dominés par le gouvernement." Quelques années plus tard, les responsables alliés de la communication avaient tout doucement retiré leur main protectrice; ceci marque le début de ce que Hans Bausch intitule, dans son grand ouvrage sur l'histoire de la radio, les "changements d'orientation allemands". Ces changements, qui se produisent entre 1950 et 1956, sont "des tendances politiques renforcées consistant à rapprocher les jeunes stations de radiodiffusion de l'Etat par le biais d'un nouveau règlement interne et à accroître leur dépendance des partis politiques au pouvoir."

Le quatrième pouvoir

Que nous apprend cette digression historique? Il ne s'agit pas du passé, mais d'une continuité structurelle. La liste des indicateurs de ces modifications restauratrices est longue et marque les conflits entre l'Etat et la radiodiffusion jusqu'à présent. Le modèle de la radiodiffusion nationale apparaît souvent peu éloigné des idéaux de liberté alliés de l'aprèsguerre. Les droits réservés alliés ne furent abrogés qu'en mai 1955. Les stations de radiodiffusion nées après la guerre perdirent donc leurs "protecteurs gênants" avant que le troisième pouvoir au sein de l'Etat, la Cour constitutionnelle fédérale, siégeant à Karlsruhe, n'élucide la question en instaurant en 1961, aux termes d'un jugement abondamment cité jusqu'à nos jours, une espèce de Magna Carta de la liberté de la radiodiffusion qui élevait, en République fédérale d'Allemagne, le quatrième pouvoir au rang d'institution, se référant au grand modèle anglais du XIXe siècle.

Les chiens de garde de la démocratie

En plus de la Cour constitutionnelle fédérale, ce sont évidemment les journalistes qui se sont érigés en chiens de garde - souvent impopulaires - de la démocratie et en particulier de la liberté de communication. A titre d'exemple, il convient de se souvenir de Ernst Müller-Meiningen junior, né en 1908, qui a consacré ses mémoires à ce rôle qui avait été le sien. A l'époque du national-socialisme, il avait été frappé d'interdiction professionnelle et, dans les années d'après-guerre, son diminutif M-M.jr. dans le "Süddeutsche Zeitung" de Munich incarnait le défenseur libéral élevant toujours la voix partout où la liberté était menacée. C'est ainsi qu'il a œuvré pour un grand nombre de ses collègues à l'élaboration de la tradition professionnelle. En 1989, M. Müller-Meiningen junior justifiait cette surveillance en ces termes: "La liquidation de la liberté de la presse fait de rapides progrès dans le monde. Aux yeux des dictateurs fascistes et communistes, le mot de ‹liberté› ne signifie de toute façon pas grand chose. Mais dans les pays de structures libérales également, la liberté de la presse est de plus en plus souvent un élément mû par la rationalisation et l'automatisation croissantes aboutissant à une concentration inexorable. Cette évolution se traduit, en journalisme, par plus d'insécurité, de peur existentielle, l'émergence d'un journalisme de conformité, et en politique, par une évolution malsaine vers des monopoles de plus en plus hypertrophiés; les ‹nouveaux médias› renforcent ce processus".

L'affaire du "Spiegel"

La liberté démocratique et en particulier la liberté de communication ont été soumises à rude épreuve pour la première fois en République fédérale en 1962 lorsque le gouvernement Konrad Adenauer/Franz-Josef Strauß a tenté d'accuser le magazine d'actualités "Der Spiegel" de haute trahison à cause d'un article militaire qui en avait fait la une. Les événements étaient dramatiques et ont déterminé au début des années 60 pendant tout un temps le climat de politique intérieure de la jeune République. En fin de compte, le gouvernement n'a pas pu imposer ses vues mais il a obtenu, au sein de la population, l'appui de ceux qui privilégiaient - encore - un système gouvernemental à direction autoritaire. Inversement, l'affaire du Spiegel a cristallisé autour d'un vaste mouvement de protestation. La mise en cause de la démocratie a déclenché une vague de protestation publique inattendue qui a été surtout le fait de journalistes, d'écrivains, d'étudiants et de professeurs, ce qui a forcé les milieux politiques à en discuter. En tant qu'épreuve mettant en cause, d'une part la sujétion à l'autorité prédémocratique et de l'autre, la vigilance démocratique contestataire, l'affaire du Spiegel fait encore aujourd'hui figure d'étape mémorable dans la lutte incessante pour les libertés publiques en Allemagne. Le fait que cette lutte pour l'ordre démocratique ait éclaté au sujet du "Spiegel" n'est certainement pas dû au hasard, mais entre autres à la montée, au sein de ce magazine d'actualités hambourgeois, de journalistes d'une qualité hors du commun pratiquant un journalisme d'opposition caractéristique du quatrième pouvoir journalistique. Depuis les déclarations de Lucius D. Clay, plus de dix ans s'étaient écoulés au moment de l'affaire du Spiegel et le pouvoir s'était conduit plus ou moins comme il l'avait prévu. Mais le cours des événements et leur résultat montrèrent que si la liberté de communication est un processus d'apprentissage difficile, il ne s'applique pas seulement au passé. Les magistrats de Karlsruhe s'avérèrent être des professeurs influents. Je me contenterai de rappeler quelles leçons élémentaires la Cour constitutionnelle fédérale a données aux dirigeants et aux autres élites en fonction, par exemple que la protection de la liberté de la presse ne vaut pas seulement pour la presse dite sérieuse, mais également pour les annonces. Il en va de même pour le postulat stipulant qu'en Allemagne, la liberté de la presse "constitue en soi" la démocratie. Il s'agit certainement d'une constatation tant normative qu'empirique. Les développements qui ont pris corps en Allemagne font partie de l'Histoire mais, tout en étant une page d'Histoire, ils sont aussi un modèle du processus de transformation de la démocratie en devenir.

Le mutisme recèle une force explosive

Si la thèse, bien étayée en théorie de la communication, s'avère exacte que les problèmes tus, loin de disparaître, risquent de dégénérer en conflits et que là où il y a refus de communiquer, on a recours à la violence pour les résoudre, le quatrième pouvoir, la presse, qui se sent responsable de la formation de l'opinion publique concernant également des positions d'opposition fondamentale, réalise ainsi une intégration sociale qui devrait être plus précieuse aux yeux de la majorité au pouvoir que pour les minorités soucieuses de maintenir une certaine distance vis-à-vis du pouvoir. En dépit de la fureur de plus d'un législateur, l'expérience donne lieu de croire qu'une démocratie disposant d'une large liberté de communication ouverte devrait faire preuve d'une plus grande assurance et inclure la désobéissance civile.

La liberté de la presse n'est pas seulement menacée par la censure, mais aussi par les monopoles de médias, l'assassinat et l'emprisonnement de journalistes. Dans les pays industrialisés, l'autocensure des médias due à la commercialisation pose également problème Aujourd'hui, environ les deux tiers de l'humanité vivent dans des pays qui ne connaissent ni la liberté de la presse ni la liberté d'expression. Le musellement du reportage entraîne toujours la violation d'autres droits de l'homme

"Chacun a le droit de s'exprimer et de diffuser librement son opinion par la parole, par écrit et par l'image, et de s'informer sans entraves aux sources qui sont accessibles à tous. (...) Il n'y a pas de censure." Article 5 de la Loi fondamentale

30.04.2010
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