L’Allemagne surfe sur la vague verte. D’ici à 2020, l’industrie de l’environnement deviendra un très grand secteur industriel et, ainsi, un moteur de l’emploi dans le pays. « L’industrie de l’environnement est l’industrie leader du XXIe siècle », déclare Burkhard Schwenker, le patron de la société de conseil Roland Berger. Ses conseillers ont analysé les perspectives du secteur, interrogeant 1300 entreprises et 200 centres de recherche. Le résultat autorise les plus grands espoirs : le chiffre d’affaires de l’industrie mondiale de l’environnement fera plus que doubler pour atteindre 3100 milliards d’euros d’ici à 2020. Et l’Allemagne vient en tête avec ses éco-champions. Ses activités industrielles basées sur le soleil, l’eau et le vent sont dès aujourd’hui un véritable succès à l’exportation.
Les entreprises allemandes comptent parmi les pionniers technologiques dans le monde. Leurs parts de marché dans des segments porteurs comme la photovoltaïque, la thermie solaire ou l’électricité tirée du vent et de l’eau se situent entre 21 % et 35 %. Parmi les fabricants de biogaz, l’Allemagne domine le marché, « 90 % des installations sont fabriquées chez nous », déclare le conseil d’entreprise Torsten Henzelmann. En 2020, 14 % du produit intérieur brut allemand seront réalisés dans ce secteur en pleine expansion. Dans une décennie, 2,2 millions de personnes y travailleront, soit deux fois plus qu’aujourd’hui.
L’économie allemande est donc à l’aube d’une mutation profonde : ce ne sont plus l’automobile, la chimie ou la machine-outil mais les technologies vertes qui marqueront le pays de leur empreinte et créeront emplois et prospérité. Les technologies vertes sont sorties de leur niche écologique depuis longtemps et occupent désormais le centre du paysage industriel. Le mouvement écologique des décennies précédentes a favorisé cette réussite, lui préparant le terrain au niveau politique et sociétal. Des lois environnementales strictes et des subventions ont favorisé la percée des entreprises travaillant au service de l’environnement. « Les technologies vertes sont devenues le chouchou du monde politique et sont soutenues à l’avenant », dit Henzelmann.
Ayant le vent en poupe, l’ingénierie allemande a pu déployer ses qualités et démontrer son savoir-faire dans toute une série de domaines : énergies renouvelables, rendement des matériaux et des matières premières, mobilité durable, gestion durable de l’eau, traitement des déchets. Les technologies vertes « made in Germany » sont toujours au premier rang. L’Amérique et la Chine rattrapent actuellement leur retard, estime Dietmar Edler de l’Institut allemand de recherches en économie (DIW) à Berlin, « mais l’Allemagne conservera sa position actuelle dans la compétition. Son avance technologique et son know-how sont immenses ».
Les taux de rendement étant élevés dans le secteur de l’environnement, les investisseurs privés y investissent eux aussi de plus en plus de capitaux. Les jeunes pousses s’allient à de solides entreprises industrielles qui fournissent expérience et capital à ce secteur. Le sous-traitant automobile Bosch, par exemple, a élargi ses activités aux technologies de l’environnement, investissant d’immenses ressources dans les entreprises correspondantes. Même les représentants de l’industrie classique n’hésitent plus à s’allier aux entreprises travaillant dans l’environnement. Ainsi, le très traditionnel fabricant de machines-outils Voith, une entreprise familiale vieille de 140 ans, a investi dans l’énergie marémotrice devant les côtes écossaises.
Siemens, qui existe depuis 160 ans et est l’un des grands acteurs mondiaux allemands, suit également la tendance et se décrit depuis peu comme « plus grand groupe à infrastructure verte dans le monde ». Avec le slogan « Complete Mobility », ce groupe est partout présent dans le monde quant il y va de rendement énergétique. En Rhénanie-Westphalie, le plus grand projet européen de gestion des transports est en cours sous le titre « Ruhrpilot ». Siemens s’investit aussi dans les transports en commun dans des métropoles comme Oslo ou Lisbonne. Et le groupe compte parmi la douzaine de grandes entreprises qui ont lancé un projet visionnaire, « Desertec ».
L’idée est ambitieuse : le soleil dans le Sahara pourrait résoudre nos problèmes d’énergie en produisant dans les déserts d’Afrique du Nord une énergie exemple de CO2, couvrant 15 % des besoins européens et une grande partie des besoins des pays producteurs. Le coût du projet est estimé à quelque 400 milliards d’euros, le début des travaux n’est pas encore fixé. On produira l’énergie dans des centrales thermo-solaires. Avec ce procédé, les rayons solaires sont concentrés dans des miroirs et chauffent des conducteurs de chaleur situés dans des conduits. Un nouveau réseau électrique permettrait ensuite d’amener cette énergie en Europe, à 3000 kilomètres de là. Avec son taux de rendement élevé et des coûts de production d’électricité les plus faibles de toutes les technologies solaires, les centrales thermo-solaires permettraient à moyen terme de produire de l’électricité dans les régions très ensoleillées à des coûts comparables à ceux des centrales à combustible fossile. La société planifiant les travaux devrait être créée au mois d’octobre. « Le potentiel tant écologique qu’économique est immense », estime Torsten Jeworrek, membre du directoire de la société Münchner Rück, l’un des acteurs du projet.
On peut d’ores et déjà admirer – même si c’est à une échelle modeste – la technologie de ce projet à Jülich, près d’Aix-la-Chapelle. Une centrale solaire unique en son genre y est entrée en service au mois d’août: 2500 miroirs dirigent les rayons du soleil sur la pointe d’une tour de 50 mètres de haut où l’énergie solaire est alors transformée en électricité. « C’est une porte ouverte sur les énergies renouvelables de demain », déclare le ministre de l’Environnement Sigmar Gabriel. Cette installation coûtant 22 millions d’euros fournira au réseau 1,5 mégawatts d’électricité solaire par an, ce qui correspond aux besoins de 350 foyers.
La quête de sources d’énergie renouvelables est l’un des grands défis de notre époque. On fait de la recherche et du développement dans toutes les directions, généralement avec la participation des grands groupes d’énergie. Comme dans le premier parc éolien allemand en pleine mer Alpha Ventus, situé à 45 kilomètres au large de l‘île de Borkum dans la mer du Nord. Dans les prochaines années, des installations produisant jusqu’à 40000 mégawatts seront construites dans la Baltique et la mer du Nord et approvisionneront huit millions de foyers en électricité.
On utilise déjà le soleil, l’eau et le vent pour produire de l‘énergie. Mais la chaleur enfouie dans le sol, la géothermie, est également intéressante. Le gouvernement fédéral a lancé dans ce domaine un programme de 400 millions d’euros. En 2008, le nombre d’emplois dans ce domaine a doublé, passant de quelque 4500 à 9100. Une centrale géothermique est actuellement en cours de construction près de Hanovre. Elle ramènera en surface la chaleur contenue dans l’écorce terrestre. L’idée est séduisante puisque cette source d’énergie est inépuisable et que cette chaleur est disponible en permanence, contrairement au soleil et au vent.
En juin 2009, le projet-pilote « GeneSys » a entamé ses premiers forages et la centrale devrait retirer 2 mégawatts de chaleur de la terre par an dans quatre ans. Pour trouver de la chaleur, les forets s’enfoncent à quatre kilomètres de profondeur. La température de l’écorce terrestre augmente de quelque 30° par kilomètre. Mais comment en tire-t-on de l’énergie ? La centrale géothermique pompe de l’eau dans les profondeurs de la terre, cette eau chauffe au contact de la chaleur terrestre et atteint 150°. L’eau est ensuite repompée à la surface où elle chauffe des bâtiments. Ce projet permettra d’économiser 15 millions d’euros de combustible. Si ce projet expérimental se déroule comme on l’espère, « nous aurons acquis un modèle pouvant être reproduit sur de grandes superficies en Europe », déclare Michael Kosinowski, le directeur du projet.
Quels que soient les recherches et les développements réalisés en matière de technologies vertes par les groupes allemands, ces derniers ont l’œil rivé sur le marché mondial. Car il ne faut pas être grand clerc pour prédire des perspectives brillantes au secteur de l’environnement dans le monde. Les indicateurs sont éloquents : la population mondiale ne cesse d’augmenter mais les ressources, elles, sont limitées. En 2030, les deux tiers de la population mondiale vivront dans des métropoles qui devront relever d’immenses défis écologiques. Si les pays émergents poursuivent leur industrialisation et si la prospérité croît dans le monde, la demande en énergie propre et en une mobilité ménageant l’environnement augmentera automatiquement, la protection du climat acquérant alors une importance croissante.
Depuis l’élection du président Barack Obama, les Etats-Unis misent eux aussi sur l’énergie verte : d’ici à 2025, 25 % de l‘électricité devront provenir de sources d’énergie renouvelables – de brillantes opportunités pour les piles solaires et les éoliennes « made in Germany ». Le rendement de ces équipements augmente sans cesse. Leurs coûts baissent ainsi de manière spectaculaire et ils seront bientôt concurrentiels. « La demande explosera dès que le prix des énergies renouvelables sera comparable à celui des énergies conventionnelles », estime Torsten Henzelmann de la société Roland Berger.
L‘actuelle crise économique mondiale épargne les éco-champions. Certains en profitent même puisqu’ils trouvent plus facilement des ingénieurs. Et, ce qui est plus important, les gouvernements conçoivent leurs programme de lutte contre la récession en fonction de critères écologiques. Presque tous les pays ont créé un fonds soutenant les technologies vertes.
Les Etats-Unis, par exemple, investissent environ 112 milliards de dollars dans le « green-tech », mettant l’accent sur l’amélioration des voitures à moteur hybride et sur le développement de batteries ultra-performantes. La Chine investit près de 20 milliards de dollars dans les technologies vertes. Les programmes conjoncturels européens mettent 6 milliards d’euros à la disposition des énergies renouvelables, 3,5 milliards d’euros vont aux infrastructures de l’énergie, 500 millions d’euros aux éoliennes off-shore, 7 milliards d’euros sont dédiés au rendement énergétique pour parvenir à des voitures, des bâtiments et des usines moins énergivores. De 2009 à 2011, le gouvernement fédéral investira un total de 500 millions d’euros dans la recherche en mobilité électrique. L’objectif : des technologies clés pour l’intégration de véhicules électriques et hybrides dans les réseaux de transports existants.
Le potentiel d’une technologie automobile exempte d’émissions est immense, souligne la société de conseil McKinsey. On pourrait bientôt réaliser un chiffre d’affaires de 325 milliards d’euros dans ce domaine. Les conseillers lui prédisent une croissance annuelle de 30 %. Les véhicules hybrides, où un moteur électrique assiste un moteur à explosion, devraient détenir une part de marché se situant entre 16 % et 24 % d’ici à 2020. Le moteur à explosion doit lui aussi devenir plus performant. Les composants permettant de réduire la consommation de carburant créent un volume de marché de 30 à 35 milliards d’euros. Les voitures électriques, enfin, ainsi que les véhicules à branchement électrique (où la batterie se recharge sur le réseau) joueront un rôle croissant dans l’industrie automobile.
« Une chose est sure, l’avenir appartient aux voitures électriques exemptes d’émissions », confirme le patron de Volkswagen, Martin Winterkorn, qui a lancé la Golf Twin Drive dans les rues de Berlin, qui est aussi la capitale de la mobilité électrique. Mercedes y teste la Smart électrique avec le groupe d’énergie RWE et BMW, associé au groupe d’énergie Vattenfall, teste la Mini E avec sa prise de courant sous le bouchon du réservoir. Les fabricants investissent massivement dans la technologie des batteries, même si les Japonais les ont longtemps dépassés de plusieurs longueurs. « Si on continue sur cette lancée, l’Allemagne a de belles chances de rejoindre le peloton de tête mondial dans le secteur de la voiture électrique », déclare le professeur Martin Winter, spécialiste des sciences des matériaux.
L’écologie a le vent en poupe, cela ne fait aucun doute. L’écologie crée des emplois. Même les groupes automobiles qui suppriment des emplois traditionnels embauchent des ingénieurs en électricité pour se préparer à l’ère qui succèdera au moteur à explosion. Les éco-champions sont un terrain privilégié pour les personnes qualifiées, estime le conseiller Henzelmann : « on peut y faire carrière plus rapidement que dans les secteurs classiques de l’ingénierie ; on peut y faire bouger les choses et y obtenir plus rapidement qu’ailleurs un poste à responsabilités. »














