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Ce que les noms de famille allemands révèlent sur leur porteur

À la recherche de nos origines

Le professeur Jürgen Udolph, l’expert en onomastique allemande, à propos des secrets qui se cachent derrière les noms de famille allemands

Interview : Rainer Stumpf

Monsieur Udolph, si vous aviez le choix, comment aimeriez-vous vous appeler ?

Morgenschweiss (sueur du matin) est un nom qui me plairait. Cela peut paraître idiot, je le sais. Mais ce nom s’applique à quelqu’un qui est déjà au travail quand d’autres dorment encore. L’onomastique est une science qui fournit une quantité d’informations et est hautement passionnante.

Que révèle, par exemple, votre nom de famille sur l’histoire de votre famille ?

C’est l’un des plus anciens noms allemands : il a environ 1700 ans et il n’y en a que 50. En moyenne, un nom de famille n’apparaît dans toute l’Allemagne que 500 à 600 fois. Udolph vient d’un nom issu de l’ancien germanique et qui se subdivise en deux parties : ud se rapportant à od, Klein­od (les biens) et Wolf (loup), abrégé en ­olph. La combinaison de biens et loup est, en fait, stupide, ce qui est souvent le cas dans les noms en ancien germanique. Cela tient à ce que, à l’époque, deux éléments pouvaient être combinés à volonté. Et ce pour la raison suivante : le père transmettait une partie de son nom à son fils : Hildebrand nommait son fils Hadubrand ; la composante brand était donc transmise et on ne se préoccupait pas de savoir si la nouvelle combinaison avait un sens.

Les noms allemands dévoileraient-ils des messages et auraient-ils une signification ?

Absolument. À l’origine, tout nom avait une signification. Ce qui est aussi le cas dans presque toutes les autres langues. Mais celui qui fait de l’onomastique en Allemagne doit s’y connaître aussi en langues slaves car environ 15 millions de personnes vivant en République fédérale portent un nom polonais. Viennent s’y ajouter les nombreux noms tchèques, les noms danois en Allemagne du Nord et français dans le sud-ouest. En Europe septentrio­nale, l’onomastique est un peu plus monotone. On y trouve souvent les noms de ­Jansen ou Hansen, la terminaison « sen » signifiant tout simplement fils.

Combien y a-t-il donc de noms de ­famille allemands ?

850000. Et, ce qui est surprenant, c’est que sur ce nombre, 530000 noms n’apparaissent qu’une seule fois. Bien sûr, ils ne se distinguent souvent que par une seule lettre, mais cette diversité est vraiment étonnante. Les noms de famille les plus fréquents sont, du reste, Schmidt avec ses différentes variantes et Müller. C’est ainsi que se nomment respectivement 11 et 9,5 pour cent de tous les Allemands.

Comment les noms de famille sont-ils nés ?

Chez les Grecs et les Germains, un nom suffisait largement. Lorsqu’au Xe siècle, quelqu’un arrivait dans un village allemand et cherchait un certain Karl, chacun des, disons, 200 habitants savait où habite Karl. Trois cents ans plus tard, la situation était tout autre. Dans une petite ville, on aurait sûrement demandé : quel Karl ? Karl le gros, le grand Karl ou Karl le forgeron ? Lorsque la population s’est accrue, aux XIIe et XIIIe siècles, le besoin de noms de famille s’est fait sentir pour permettre d’identifier les personnes. Quatre groupes de noms de famille sont apparus. Les noms usuels d’Ullrich ou de Carstensen sont issus de prénoms. Les noms « d’origine » indiquent la patrie de la personne concernée. Un monsieur Merseburger vient de Merseburg, une madame Frank­furter de Francfort. Ce groupe n’englobe pas seulement les villes et villages, mais aussi les noms de lieux. Madame Angermann habitait à côté de l’Anger (pré communal), Monsieur Althaus dans une vieille maison.

Le troisième groupe indique la profession exercée : Jäger (chasseur), Schmied (forgeron), Müller (meunier), etc. Ce sont ces noms qui sont les plus fréquents car chaque village d’Allemagne avait ses artisans et autres corps de métier. Ce qui présente un intérêt particulier, ce sont les ajouts qui caractérisent une personne, notamment la couleur de ses cheveux, sa corpulence ou son caractère.

Comment recherchez-vous la signification des noms ?

Nous nous servons, mes collaborateurs et moi-même, d’annuaires sur CD- ROM remontant à 1998. À cette date, suite à la réunification, presque tous les ménages d’Allemagne de l’Est avaient le téléphone et peu d’entre eux uniquement un portable. 1998 est donc pour l’onomastique une année idéale. Au bout du compte, quelque 35 millions de noms sont enregistrés sur ces CD-ROM qui nous indiquent la fréquence des différents noms et leur répartition à travers le pays. Ce dernier critère me permet souvent de reconnaître l’origine d’un nom. Ensuite, je fais des recherches dans les ouvrages de référence dont les dictionnaires de dialectes.

Est-ce qu’on vous pose souvent la ­question : « Qui suis-je » ?

Dans le cadre de mon travail pour sept stations de radio et une chaîne de télévision, je réponds à une trentaine de questions par semaine. Je transmets toutes les questions qui me sont posées au bureau de conseil en onomastique de l’Université de Leipzig. Les gens veulent savoir d’où ils viennent. Cela les fascine.

Quel a été votre plus gros casse-tête jusqu’ici ?

C’était un nom juif venant de Pologne. À un moment donné, les porteurs de ce nom sont allés en Lituanie où le nom a été assimilé à la langue. Pour être, en fin de compte, germanisé. Il y avait de quoi se casser les dents. Un autre cas intéressant est celui du nom Streisand. Une parente de la célèbre chanteuse et actrice américaine m’a téléphoné lors de l’une de mes émissions de radio pour m’interroger sur l’origine de son nom. Nos recherches ont donné les résultats suivants : il n’y a plus que douze personnes qui portent ce nom juif. Toutes les autres ont été exterminées pendant l’holocauste. Pour suivre les traces de ce nom, il faut se rendre dans un village d’Ukraine, ou plus précisément de Galicie, à la frontière polonaise. À l’origine, ce nom était Streusand. Et désignait un copiste qui mettait du sable sur ses notes pour sécher l’encre. L’ancêtre de Barbra Streisand était donc un copiste juif en Ukraine occidentale.

Des noms difficiles ou bizarres, il y en a toujours. Prenons l’exemple du nom Bleifuss (littéralement : pied de plomb). Il n’a rien à voir avec le fou du volant, mais avec le faucon dressé pour la chasse qui a les pieds bleutés ; il est donc clair qu’un an­cêtre était fauconnier. Ou alors le nom Stummvoll (muet). Il n’a rien à voir avec le silence. Au contraire : il s’applique à un aubergiste dont l’auberge était toujours pleine.

04.02.2009
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